01/03/2007

Vraie actualité et faux timbres

Guy Houvenaghel, Cercle Philatélique de La Hulpe

 

Mon activité timbrophile, très fluctuante au cours de l’année compte tenu de mes activités professionnelles, connut un regain voici deux ans lors des congés d’été. Outre la lecture de l’une ou l’autre revue de timbrologie disponible dans les magasins de presse ou la visite chez un philatéliste établi dans la ville voisine pour y trier les offres du moment… et se laisser ou non tenter…, mon attention fut attirée cette année par le thème des faux timbres.

 

D’abord, dans le cadre des commémorations du 60ème anniversaire du débarquement en Provence parmi toutes les évocations, expositions et prises d’armes, une exposition à Théoule sur Mer (Estérel) fut consacrée à l’évocation des jours de la délivrance. L’un des organisateurs de cette exposition est aussi dirigeant d’une association philatélique de Cannes. Rien d’étonnant dès lors si on y exposait aussi des faux timbres de l’époque.

Il y avait notamment une planche entière de faux timbres confectionnés en 1943 dans une imprimerie clandestine à Nice et représentant l’effigie du Général de Gaulle. Ainsi qu’un faux timbre du Maréchal Pétain surchargé de la Croix de Lorraine lors du débarquement commémoré.

 

Ensuite, un cadeau de ma fille Gaëlle, fruit de ses flâneries bibliophiles estivales… un livre… couverture rouge vermillon et orange… graphisme du titre : « FAUX TIMBRES». Tout ceci ne peut laisser indifférent… et le contenu accroche le regard tant du philatéliste que de l’amateur de livres d’art…

 

Le contenu est aussi attractif que la couverture… Normal lorsque l’on apprend que l’auteur, Jean Bachès, fut publiciste de renom, diplômé des Beaux-Arts, qu’il eut une longue carrière car il a près de 80 ans et que son surnom est « King Graffitti ».

 

Ce qui étonne le plus est le contenu de cet album : on y découvre une série impressionnante de facsimile de timbres-poste faux, mais réellement usagés (affranchis). Leur facture est moderne et attractive dans le style des timbres européens des années 1980-1990 ; mais chacun est une petite aquarelle de qualité.

 

Les thèmes sont variés, et couvrent le culturel, l’événement ou la politique ; on va d’un premier essai positif : un hommage à la ville de « Collioure » (1989) jusqu’à l’actualité de 2004 avec « G. Bu$h wanted » … et « Haïti 1804-2004 ». Ainsi que plusieurs évocations funèbres pour des personnalités françaises et du monde avec en dernier clin d’œil sur l’ultime page de l’album : un timbre préparé pour « King Graffiti » lui-même, sur lequel la date de décès n’est pas complétée…

C’est aussi le cas d’une paire de timbres représentant une caricature de Boris Eltsine gisant qui attend stoïquement l’heure fatale, la bouteille à la main.

Le style de l’album va donc du culturel et du sérieux et du grave à l’humour macabre et à la dérision.

 

Jean Bachès apparaît en réalité comme un anarchiste gauchisant attentif aux bruits, aux horreurs et aux joies du monde. Dans la présentation de l’album, on dit qu’il écoute les infos de 12 heures où il trouve parfois intérêt pour un fait, une guerre, un anniversaire, un exploit sportif…Le voilà alors immortalisant l’événement, le dessinant sous forme de timbre-poste.

 

Cette petite aquarelle ou dessin unique devient alors un timbre qui acquiert une réelle vie postale. Ce « faussaire » poste en effet sa création artistique avant la dernière levée du jour… il se joue donc ouvertement du tri automatique qui, sur la bonne mine du timbre, lui accorde l’apposition de l’oblitération du centre de tri postal.

 

En bon fils d’un contrôleur principal des Postes, Jean Bachès ne nargue pas l’administration. Il se dit persuadé que les postiers rient de ses petits jeux. Pourtant certains fonctionnaires plus vigilants et tatillons lui ont retourné du courrier avec sur l’enveloppe la mention manuscrite « Timbre-poste contrefait, article 471 IG Fas III ». Cet excès de zèle ne désarme cependant pas le « faussaire »… qui recommence dès le lendemain.

 

Le « King Graffiti » a ainsi fabriqué plus de 300 vignettes « faux timbres », tant au niveau français qu’international. En effet, les timbres (faits, pas contrefaits !) ne relèvent pas que des postes françaises mais concernent aussi un niveau « international » avec des pays tels que Chine, Turquie, Irlande, USA, Canada, Suisse, Australie, Brésil, Egypte, Jordanie, Irak… et les courriers sont alors postés de ces pays étrangers par des amis porteurs de missives.

 

D’emblée les thèmes décoiffent par la malice et l’humour de l’auteur. Même si les sujets sont graves, ils gardent toujours, en plus du caractère artistique de l’œuvre, un brin de légèreté, de fantaisie et de délicatesse.

Dans le genre imposant, massif : les 134 jours de traversée du Pacifique d’Aboville, les 4 titres mondiaux d’Alain Prost ou plus encore les 3764 jours de présence de Mitterrand à l’Elysée…

Dans le style documentaire, notons la célérité du maître : ainsi prévue pour le 2-8-90, l’arrivée attendue de Florence Arthaud dans la traversée victorieuse de l’Atlantique à la voile, elle ne franchit le Cap Lizard que le 3-8 à 0h19 min… mais le timbre commémoratif de Bachès était déjà réalisé et affranchi au bureau de Lyon 2e arrondissement le 2-8 à 18 heures ! ! 

En 1992, en évoquant le 500ème anniversaire de la découverte des Amériques par Christophe Colomb, King Graffiti ne risque pas de se tromper d’heure…mais trompe bien la poste !

 

Dans le genre tragique, un timbre USA International représentant les « twin towers » enflammées le fatidique 11 septembre 2001…

Une partie de la production couvre bien sûr aussi les événements d’Irak… dont une image de la figure hagarde et hirsute de Hussein lors de sa capture le 13 décembre par les GI américains.

 

Sur le mode macabre, mais en plus délicat, signalons un joli « timbre », représentant une remarquable aquarelle de coquelicot, envoyé le 15 juin 1994 en souvenir du décès, la veille, du chanteur engagé Mouloudji (Un jour tu verras, Si tu t’imagines…). L’exigence artistique, la qualité des messages et l’engagement politique et philosophique… de Jean Bachès ne sont pas sans rappeler la poésie d’un Mouloudji, pas étonnant dès lors que cette perte pour la chanson et le cinéma français l’ait marqué.

D’autres « timbres » « faire part de décès », chacun émouvant, concernent notamment encore des personnages des sciences comme le vulcanologue Haroun Tazieff ou des arts comme le peintre graphiste Peynet, le pianiste Michel Petrucciani nain génial du Jazz français…

 

Ultime exploit à évoquer : le passage du King Graffiti à FR3 qui lui consacre un éloquent reportage quelque 12 ans après l’émission du premier faux timbre… et où l’auteur, invité en studio, a réalisé un faux timbre en direct sous la caméra… timbre qui a servi le jour même  pour l’affranchissement !

 

On peut dés lors critiquer la Poste pour la lenteur des distributions et la rentabilisation à outrance due à l’automatisation. Cet exemple des faux de Bachès démontre que l’œil humain ne se remplace visiblement pas… par une machine (!) car les palpeurs automatiques du tri ne calent optiquement pas devant la perfection, les « timbres » confectionnés par le  « King Graffiti ».

Grâce à ces imperfections systématiques des machines de La Poste, de France et d’ailleurs, pendant 15 ans notre sympathique « faussaire » a donc testé la perméabilité des centres de tri. Grâce à ce labeur obstiné, on peut à présent découvrir un remarquable album (*) qui, à la manière du « Canard enchaîné » et des caricaturistes, relate les événements de France et du Monde. Des graffitis comme ça, on veut en voir partout !

 

A quand donc aussi le bloc aquarelle postal officiel où chacun pourrait dessiner un timbre et l’utiliser pour affranchir ainsi le courrier avec ses propres œuvres (uniques) ?

 

Jean Bachès - Faux Timbres, vraie actualité - Editions Stéphane Bachès Sarl « C’est une autre histoire » - 15 bis, rue du Chariot d’Or - F-69004 LYON

ISBN 2-915266-04-2 - Prix 28 euros

 

09:27 Écrit par cplh dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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